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Algèbre bilinéaire (A)
Concept 1: Espace Dual et Formes Linéaires
Prérequis
- Espaces vectoriels (définition, sous-espaces)
- Applications linéaires
- Bases et dimension
- Matrices (opérations élémentaires)
Définition
Soit un -espace vectoriel. L’espace dual de , noté , est l’ensemble des formes linéaires sur , c’est-à-dire l’ensemble des applications linéaires de dans le corps :
Les éléments de sont appelés des formes linéaires (ou covecteurs). Si , alors pour tous et :
Propriétés Clés
-
Dimension : Si est de dimension finie , alors est aussi de dimension .
-
Base duale : Si est une base de , il existe une base unique de , appelée base duale, définie par :
-
Orthogonal formel () : L’ensemble des formes linéaires qui s’annulent sur un sous-ensemble forme un sous-espace vectoriel de appelé l’orthogonal de :
Exemples
Exemple 1 : Formes coordonnées
Dans , un vecteur s’écrit .
L’application définie par est une forme linéaire. C’est la première projection, ou la première coordonnée dans la base canonique. De même, et sont des formes linéaires. La famille forme la base duale de la base canonique de .
Exemple 2 : Combinaison linéaire
L’application définie par est une forme linéaire. Sa matrice dans la base canonique est la matrice ligne .
L’équation définit le noyau de cette forme linéaire, qui est une droite vectorielle.
Exemple 3 : Trace d’une matrice
Soit l’espace des matrices carrées. L’application Trace, définie par :
est une forme linéaire sur . C’est un élément du dual de l’espace des matrices.
Contre-exemples
- L’application de dans n’est pas une forme linéaire car elle n’est pas linéaire ().
- L’application n’est pas une forme linéaire (car ). C’est une forme affine.
Concepts Liés
- Transposition de matrice (lien entre matrice d’une application et matrice de son adjoint formel).
- Hyperplans (noyaux de formes linéaires non nulles).
Applications
- Résolution de systèmes d’équations linéaires (chaque équation correspond à une forme linéaire).
- Calcul différentiel (la différentielle d’une fonction en un point est une forme linéaire).
Concept 2: Formes Bilinéaires Symétriques
Prérequis
- Applications linéaires
- Matrices carrées et transposées
- Changement de base
Définition
Une forme bilinéaire sur un espace vectoriel est une application qui est linéaire par rapport à chacune de ses variables. C’est-à-dire :
- (linéarité à gauche)
- (linéarité à droite)
Elle est dite symétrique si pour tout :
Propriétés Clés
-
Matrice associée : Dans une base , la forme est représentée par une matrice définie par .
-
Calcul matriciel : Si et sont les vecteurs colonnes des coordonnées de et , alors :
-
Changement de base : Si est la matrice de passage de la base à la base , et est la matrice de dans , alors :
On dit que les matrices et sont congruentes.
-
Symétrie : est symétrique si et seulement si sa matrice est symétrique ().
Exemples
Exemple 1 : Produit scalaire canonique
Sur , la forme définie par :
est une forme bilinéaire symétrique. Sa matrice dans la base canonique est l’identité .
Exemple 2 : Forme de Minkowski
Sur , la forme définie par :
est bilinéaire symétrique. Elle est fondamentale en relativité restreinte.
Exemple 3 : Intégrale de produit de fonctions
Sur l’espace des fonctions continues , l’application :
est une forme bilinéaire symétrique.
Contre-exemples
- Le déterminant sur () est une forme bilinéaire, mais elle est antisymétrique (), donc non symétrique (sauf si le corps est de caractéristique 2).
- L’application n’est pas bilinéaire (pas linéaire par rapport aux variables).
Concepts Liés
- Formes quadratiques (associées aux formes bilinéaires symétriques).
- Noyau d’une forme bilinéaire (vecteurs orthogonaux à tout l’espace).
Concept 3: Orthogonalité (Cadre Général)
Prérequis
- Formes bilinéaires symétriques
- Sous-espaces vectoriels
- Systèmes linéaires
Définition
Soit une forme bilinéaire symétrique sur . Deux vecteurs sont dits orthogonaux pour (noté ) si :
L’orthogonal d’un sous-ensemble , noté , est l’ensemble des vecteurs orthogonaux à tous les vecteurs de :
Propriétés Clés
-
Sous-espace : est toujours un sous-espace vectoriel de .
-
Noyau : Le noyau de la forme bilinéaire est l’orthogonal de l’espace entier : . La forme est dite non dégénérée si .
-
Dimension : Si est de dimension finie et est non dégénérée, pour tout sous-espace :
et on a .
-
Somme directe : Si la restriction de à est non dégénérée (c’est-à-dire ), alors .
Exemples
Exemple 1 : Géométrie Euclidienne
Dans avec le produit scalaire usuel, si est la droite engendrée par le vecteur , alors est la droite engendrée par (l’axe des ordonnées). Ici, .
Exemple 2 : Vecteurs isotropes
Un vecteur est dit isotrope si , c’est-à-dire s’il est orthogonal à lui-même.
Pour la forme sur , le vecteur est isotrope car :
Dans ce cas, . La somme n’est pas directe : .
Exemple 3 : Noyau de la forme
Si sur est définie par (la troisième coordonnée n’intervient pas), alors le vecteur est orthogonal à tout vecteur . Donc . La forme est dégénérée.
Contre-exemples
- Dans un espace euclidien (produit scalaire défini positif), le seul vecteur isotrope est le vecteur nul.
- et ne sont pas toujours supplémentaires (voir Exemple 2).
Concepts Liés
- Bases orthogonales.
- Projection orthogonale (si la somme est directe).
Concept 4: Formes Quadratiques et Réduction de Gauss
Prérequis
- Formes bilinéaires symétriques
- Polynômes homogènes de degré 2
Définition
Une forme quadratique sur un espace vectoriel est une application telle qu’il existe une forme bilinéaire symétrique vérifiant :
On peut retrouver à partir de grâce à la formule de polarisation :
On appelle la forme polaire de .
Propriétés Clés
-
Homogénéité : Pour tout et , .
-
Expression matricielle : Si est la matrice de , alors . En coordonnées , c’est un polynôme homogène de degré 2 :
-
Réduction en carrés (Gauss) : Toute forme quadratique peut s’écrire comme une combinaison linéaire de carrés de formes linéaires indépendantes :
où est le rang de la forme quadratique.
Exemples
Exemple 1 : Norme euclidienne au carré
Sur , est la forme quadratique associée au produit scalaire standard.
Exemple 2 : Algorithme de Gauss (Réduction)
Soit . On veut l’écrire comme somme de carrés.
-
On repère le début d’une identité remarquable avec : .
-
On remplace dans :
En posant et , on a diagonalisé la forme quadratique.
Exemple 3 : Signature (Théorème de Sylvester)
Sur , le nombre de coefficients positifs () et négatifs () dans la décomposition en carrés ne dépend pas de la base choisie. Le couple est la signature de .
Pour , la signature est .
Contre-exemples
- n’est pas une forme quadratique (terme de degré 1).
- n’est pas une forme quadratique (terme de degré 3, ).
Concepts Liés
- Bases orthogonales (bases dans lesquelles la matrice de est diagonale).
- Coniques et quadriques (lieux géométriques définis par ).
Concept 5: Espace Euclidien et Inégalité de Cauchy-Schwarz
Prérequis
- Formes bilinéaires symétriques
- Formes quadratiques (définies positives)
- Nombres réels (propriété de positivité)
Définition
Un espace euclidien est un espace vectoriel réel de dimension finie muni d’un produit scalaire.
Un produit scalaire est une forme bilinéaire symétrique qui est :
- Positive : .
- Définie : .
On note souvent le produit scalaire ou , et la norme associée .
Propriétés Clés
-
Inégalité de Cauchy-Schwarz : Pour tous vecteurs :
L’égalité a lieu si et seulement si et sont colinéaires (liés).
-
Inégalité triangulaire : .
-
Identité de Pythagore : Si (vecteurs orthogonaux), alors .
Exemples
Exemple 1 : Espace vectoriel canonique
muni de est l’espace euclidien standard.
Cauchy-Schwarz s’écrit ici : .
Exemple 2 : Espace de fonctions
Sur l’espace des fonctions continues sur , le produit scalaire définit une structure (pré)euclidienne.
Cauchy-Schwarz devient :
Exemple 3 : Angle
Dans un espace euclidien, l’angle entre deux vecteurs non nuls et est défini par :
Ceci est bien défini grâce à Cauchy-Schwarz qui garantit que le rapport est dans .
Contre-exemples
- La forme de Minkowski sur () n’est pas un produit scalaire car elle n’est pas positive (il existe des vecteurs avec ).
- La norme 1 sur , , ne provient pas d’un produit scalaire (elle ne vérifie pas l’identité du parallélogramme).
Concepts Liés
- Norme et distance.
- Orthonormalisation.
Concept 6: Bases Orthonormées et Procédé de Gram-Schmidt
Prérequis
- Espace Euclidien
- Familles libres et génératrices
- Projection orthogonale
Définition
Une famille de vecteurs dans un espace euclidien est dite orthonormée si :
- Les vecteurs sont deux à deux orthogonaux : pour .
- Chaque vecteur est unitaire (de norme 1) : .
C’est-à-dire : .
Le théorème de Gram-Schmidt affirme que toute famille libre peut être transformée en une famille orthonormée engendrant le même espace, telle que pour tout , .
Propriétés Clés
-
Liberté : Une famille orthonormée est toujours libre.
-
Coordonnées : Dans une base orthonormée , les coordonnées d’un vecteur sont données simplement par les produits scalaires :
-
Norme (Parseval) : .
Exemples
Exemple 1 : Construction (Gram-Schmidt)
Soit une base de .
-
On pose .
-
On cherche orthogonal à dans le plan engendré par . On projette sur l’orthogonal de :
-
On normalise : .
Exemple 2 : Base canonique
La base canonique de est orthonormée pour le produit scalaire standard.
Exemple 3 : Polynômes de Legendre
En appliquant Gram-Schmidt à la base canonique de muni du produit scalaire , on obtient (à une constante multiplicative près) les polynômes de Legendre.
Contre-exemples
- Une base orthogonale n’est pas forcément orthonormée (les vecteurs peuvent avoir une norme ).
- Le procédé de Gram-Schmidt ne fonctionne pas si la famille de départ est liée (on obtiendrait un vecteur nul à une étape).
Concepts Liés
- Matrices orthogonales ().
- Décomposition QR d’une matrice.
Concept 7: Projection Orthogonale et Isométries
Prérequis
- Espace Euclidien
- Bases orthonormées
- Somme directe
Définition
Soit un sous-espace vectoriel d’un espace euclidien .
La projection orthogonale sur , notée , est l’application qui à tout vecteur associe l’unique vecteur tel que le vecteur différence soit orthogonal à :
Une isométrie (ou endomorphisme orthogonal) est une application linéaire qui conserve la norme :
Propriétés Clés
-
Calcul de projection : Si est une base orthonormée de , alors :
-
Distance : est le vecteur de le plus proche de . La distance de à est .
-
Groupe Orthogonal : L’ensemble des matrices des isométries dans une base orthonormée forme le groupe orthogonal :
Les colonnes d’une matrice orthogonale forment une base orthonormée.
Exemples
Exemple 1 : Projection sur une droite
Si avec , la projection orthogonale de sur la droite dirigée par est :
Exemple 2 : Symétrie orthogonale
La symétrie orthogonale par rapport à un hyperplan (réflexion) est une isométrie donnée par :
Si est dirigé par un vecteur unitaire , alors .
Exemple 3 : Matrices de rotation
Dans , la matrice est une matrice orthogonale. Elle représente une rotation d’angle , qui est une isométrie.
Contre-exemples
- Une projection oblique (où la direction de projection n’est pas orthogonale au sous-espace) n’est pas une projection orthogonale.
- Une homothétie de rapport n’est pas une isométrie (elle multiplie les distances par ).
Concepts Liés
- Moindres carrés (application de la projection orthogonale pour résoudre des systèmes approchés).
- Théorème spectral (diagonalisation des matrices symétriques à l’aide de matrices orthogonales).
Concept 8: Théorème Spectral (Diagonalisation des matrices symétriques)
Prérequis
- Espace Euclidien
- Endomorphismes auto-adjoints (matrices symétriques)
- Valeurs propres et vecteurs propres
- Diagonalisation
Définition
Un endomorphisme d’un espace euclidien est dit auto-adjoint (ou symétrique) si pour tout , . Matriciellement, cela correspond à une matrice symétrique réelle ().
Théorème Spectral : Tout endomorphisme auto-adjoint d’un espace euclidien est diagonalisable dans une base orthonormée.
Autrement dit, si est une matrice symétrique réelle, il existe une matrice orthogonale () et une matrice diagonale telles que :
Propriétés Clés
- Valeurs propres réelles : Toutes les valeurs propres d’une matrice symétrique réelle sont réelles.
- Espaces propres orthogonaux : Les sous-espaces propres associés à des valeurs propres distinctes sont orthogonaux entre eux.
- Réduction simultanée : Ce théorème permet de réduire l’expression d’une forme quadratique à une somme de carrés purs en changeant de repère orthonormé (les axes principaux).
Exemples
Exemple 1 : Matrice symétrique 2x2
Soit . Elle est symétrique.
Ses valeurs propres sont et .
Les vecteurs propres associés sont (normalisés) et .
On remarque que . Ils forment une base orthonormée de vecteurs propres.
Exemple 2 : Axes principaux d’une ellipse
L’équation définit une ellipse tournée. La matrice associée est . En diagonalisant cette matrice (valeurs propres 3 et 7), on trouve les axes de symétrie de l’ellipse dans lesquels l’équation devient .
Exemple 3 : Projecteur orthogonal
La matrice d’une projection orthogonale est toujours symétrique (et idempotente : ). Elle est donc diagonalisable avec des valeurs propres 0 et 1.
Contre-exemples
- La matrice n’est pas symétrique. Elle n’est même pas diagonalisable (bloc de Jordan).
- La matrice de rotation est orthogonale mais pas symétrique. Elle n’a pas de valeurs propres réelles, donc pas diagonalisable sur .
Concepts Liés
- Formes quadratiques (lien matrice symétrique <-> forme quadratique).
- Opérateurs compacts (généralisation en dimension infinie).
Applications
Les concepts d’algèbre bilinéaire, en particulier les espaces euclidiens et le théorème spectral, sont cruciaux dans de nombreux domaines :
- Physique : Mécanique quantique (observables = opérateurs auto-adjoints), Relativité (métrique de Minkowski), Tenseur d’inertie en mécanique du solide.
- Statistiques et Analyse de Données : Analyse en Composantes Principales (ACP) qui repose sur la diagonalisation de la matrice de covariance (symétrique) pour trouver les directions de variance maximale (axes principaux).
- Optimisation : Étude de la convexité via la matrice Hessienne (symétrique) d’une fonction.
- Traitement du signal : Séries de Fourier (base orthonormée de fonctions trigonométriques).